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NATACHA MERCIER

Hevel
Natacha Mercier Natacha Mercier
« Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! si je la retourne
en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus ! et que j’occupe peu de place
dans cet abîme immense du temps ! Je ne suis rien ; un si petit intervalle n’est pas
capable de me distinguer du néant », lit-on dans le Sermon « Sur la mort » de
Bossuet. Natacha Mercier
Et la monstrueuse précarité de notre existence se rappelle à notre bon souvenir : Natacha Mercier
notre passage sur terre sera bref, nous pesons comme quantité infinitésimale, nous
sommes parents du rien. Dès lors, toute ambition paraît bien vaine. Et cette
constatation cruelle et lucide nous jette une question au visage : à quoi bon
« crâner » ? Natacha Mercier
Bien avant que soient définis les sept péchés capitaux, Evagre le Pontique, moine
égyptien du IVe siècle, avait établi la liste des huit passions ou pensées mauvaises,
lesquelles nous poussent à des comportements impropres, dont la « Vanagloria » Natacha Mercier
(Vanité-Gloire) faisait partie. Nous le savons tous, il n’est pas joli de faire l’arrogant,
mais nous continuons cependant à pavaner, à nous « vanter », à chercher
l’approbation dans le regard de l’autre. On appelle parfois cela le « m’as-tu-vu » ; et
c’est l’autre, le « tu », qu’on cherche à éblouir quand le « je » se la joue. Natacha Mercier
L’art donne au mot « Vanité » un sens particulier : il s’agit d’une composition
allégorique qui symbolise le caractère éphémère de l’existence humaine. "Vanité des
vanités, dit l'Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité." Les tableaux du
XVIème et du XVIIème siècle ont exploré ce message mystique : la Vanité est
devenu un classique. Crânes, boules de verre, fleurs fanées, fruits pourris, sabliers
et horloges nous préviennent, la bougie va s’éteindre, la chair va se désagréger et
devenir squelette… La mouche tournoie, elle est amie des cadavres et vient aussi
délivrer son message. « Memento Mori ». Chronique d’une mort annoncée…
Avec Still Life en 2009, Natacha Mercier compose une Vanité : des centaines de
petits carrés méticuleusement accumulés, alignés et serrés forment une œuvre
unique. Les formes se répètent, les images se déclinent et se mélangent, « ni tout à
fait la même, ni tout à fait une autre ». Les crânes s’accumulent, des oiseaux noirs
de mauvais augure chantent le « memento mori », des bulles se bousculent, et les
vides nous happent. Tout comme le derviche tourneur pratique la répétition, la Vanité
de Natacha redit à l’infini. L’hypnotique comme source d’extase et in fine
d’anéantissement. Les formes crâniennes sont plus ou moins visibles, la lisibilité des
formes se refuse au premier coup d’œil. Le vide prend sa place, et, n’oublions pas,
c’est bien cela que la Vanité est sensée nous dire…
Hevel marque une nouvelle étape dans le travail de Natacha sur la Vanité. En 2010,
les crânes s’installent sur de grands formats pour l’installation-performance On
n’attire pas les mouches avec du vinaigre ! La Mercedes dans sa cage de verre est
criblée de mouches et semble nous dire : crois-tu qu’il est essentiel de posséder une
belle voiture puisque la fin est inéluctable ? Les crânes juxtaposent la grosse
cylindrée, ils sont plus ou moins visibles, ils apparaissent selon le nombre de
couches de peinture qui les ont recouverts. Avec « Hevel », Natacha entame une
recherche vertigineuse, celle de la disparition, de l’effacement. Elle entre dans le
cœur même de la Vanité : la mort. Natacha Mercier
« Hevel » est un mot hébreu ; dans le texte fondateur qu’est L’Ecclésiaste, ci-dessus
cité, on a traduit « hevel » par « vanité ». Il est à noter que le sens littéral de ce mot
est en fait « buée, vapeur, souffle d’air ». La vapeur, la buée symbolisent l’éphémère.
Recouvrir de voiles, d’un halo prend alors tout son sens. Les couches de peinture
successives qui gomment la forme disent la vanité car elles annoncent la disparition
prochaine. L’artiste avoue lui aussi sa propre vanité en masquant son habileté à faire
par le voilement, mais fait dans le même temps un formidable pied de nez à
l’ostentation en ne faisant pas étalage de sa technique… Devant les toiles de la série
Hevel, cette première impression de ne rien voir nous interroge, la peinture apparaît
au prime abord comme sans relief, sans matière, comme une surface vide, lisse et
floue. La lecture est retardée. Ce néant inquiète et amuse à la fois. Et l’on s’attarde
comme on s’attarderait devant la vitrine embuée d’un lavomatique. Des formes
apparaissent, se laissent deviner et viennent narguer l’œil. Et de cette peinture a
priori monochromatique, les choses surgissent, d’où une impression de mouvement.
Les formes émergent, l’œil s’adapte et les capte. Les crânes, le lion, Eve sortent de
la toile et avancent vers nous. Du néant naît le mouvement. Une troisième
dimension. L’œuvre ne se donne pas du premier coup d’œil, elle n’est pas femme
facile, Hevel se livre avec distance et nous oblige à aiguiser le regard. La peinture et
ses sujets se déplacent, frappent la rétine pour s’évanouir l’instant d’après. Tout est
vain puisque tout passe.
Les toiles de la série Hevel égratignent les vanités contemporaines : Le requin,
métaphore de l’homme d’affaires super prédateur, Le lion, roi des animaux, Roi
Soleil, qui trône sur les pilasses des portails, Le B-52, machine guerrière ultra
efficace, fleuron de l’armée de l'air américaine, Eve, la fille « ultra vanitasse » qui se
met du rouge à lèvres devant le miroir, Le 4x4 Cayenne, paroxysme de la vanité
automobile… Natacha part d’images qu’elle photographie ou qu’elle récupère sur
Internet. Elle prend des clichés de ces maisons qui arborent des aigles ou des lions
en devanture, de limousines garées dans des terrains vagues, de femmes qui
pavanent en terrasse… La vanité est partout. Pourquoi vouloir briller alors que la
décomposition est imminente ? Ce paradoxe hante la peinture de Natacha.
Une surface crémeuse recouvre ces visions de l’orgueil. Natacha Mercier joue avec
le feu : à chaque fine couche de peinture posée, elle risque de faire disparaître
totalement le sujet, de tout « deader » comme elle le dit si bien… La technique, en
elle-même, à flirter avec la disparition des choses, nous dit « Souviens-toi que tu es
fragile », il suffit d’un souffle d’air pour que tu t’évapores définitivement… Le paraître,
essence de la vanité, s’exprime alors dans le « trans-paraître ».
Natacha Mercier a 33 ans et vit près de Toulouse. Elle est née dans le Nord de la
France et y a passé son enfance et son adolescence. La dernière fois que je l’ai vue,
elle avait teint ses cheveux en blanc et me parlait de copines de classe, mortes trop
jeunes… Elle m’a offert une boîte de conserve toute blanche, vide. Natacha Mercier
Anne Lepla, comédienne et musicienne. Janvier 2011.
Natacha Mercier